La France sans tranchée, c’est pour quand ?

Les techniques sans tranchée, beaucoup ne les connaissent pas « Poser des canalisations sans ouvrir en surface, est-ce vraiment possible ? » Oui, ça l’est. Ailleurs dans le monde, même chez nos voisins les plus proches, ces techniques alternatives, aujourd’hui bien maîtrisées, se sont taillées une place confortable. Pourtant, la France est terriblement en retard dans ce domaine. Nous avons enquêté pour savoir d’où venait cet immobilisme national.

La France sans tranchée, c’est pour quand ?

Par Sébastien Battaglini, le 26 février 2018

Les travaux sans tranchée (TST), c’est une révolution. Ou plutôt, ça l’était il y a quelques dizaines d’années quand ils ont fait leurs premiers pas. Pensez donc, voilà une façon d’entretenir des réseaux et d’en poser de nouveaux sans ouvrir en surface, d’intervenir dans un temps record sans gêne pour les riverains tout en limitant les frais, ça n’était pas banal ! Malheureusement, et contrairement à bon nombre de pays qui ont fait le choix d’utiliser fréquemment ces techniques avantageuses, en France, cela reste à part et encore rare, voire trop innovant. Arc-bouté sur ses habitudes, notre pays ne serait-il pas capable de voir tout le potentiel qu’apportent ces procédés aujourd’hui performants et sûrs ?

Exception française

En plus des professionnels du secteur, les grands perdants du manque d’investissement dans ces techniques, c’est vous et moi, tous ceux qui ont à subir les nuisances des travaux traditionnels, avec leur cortège de bruits, vibrations et autre poussière. Mais comment expliquer cette exception française peu valorisante ? Direction la région parisienne pour rencontrer Jean-Luc Davrout, le président de Tracto Technik France, la filiale hexagonale du constructeur allemand de machines de forage dirigé, fusées, etc. Le dirigeant déplore clairement la situation et dénonce une situation pénalisante pour le citoyen, et son portefeuille : « En France, il est compliqué d’avoir une image réaliste de ce que représentent réellement les techniques sans tranchée par rapport à celles traditionnelles, mais on peut estimer que les TST sont les parents pauvres et ne dépassent pas les 5 % de parts de marché », souligne-t-il pour rappeler le retard de notre pays. Jean-Luc Davrout tempère tout de même la situation puisqu’il rappelle qu’il ne faut pas non plus faire de généralités.« Dans certaines régions, comme la Bretagne, les collectivités et les maîtres d’œuvre font preuve d’une réelle volonté d’aller vers ces techniques » affirme-t-il. Une volonté que l’on retrouve chez d’autres grands donneurs d’ordres comme le souligne Sylvain Gendry, le directeur du Groupe Gendry qui tient à insister sur la volonté politique du Sedif (Syndicat des eaux d’Ile-de-France) et du Grand Lyon qui « imposent aux entreprises 15 % de techniques sans tranchée sur le linéaire global. En dessous, elles s’exposent à une amende forfaitaire ». On rentre là dans une volonté politique.

Les entreprises traînent des pieds

Mais alors pourquoi les autres régions ne suivent-elles pas ? Lors de cette enquête, il nous a été rapporté quelques mauvais élèves situés dans la région sud-est où les TST sont très en retard. La géologie difficile a été un frein, et les sols rocheux n’étaient pas l’ami des foreuses dirigées. Toutefois, les outils ont évolué et le terrain n’est plus ce qui pose problème. Fabrice Lavaud, le directeur commercial de Ditch Witch France s’en amuse d’ailleurs, en avouant avoir vendu ses « 4 dernières foreuses dirigées, dans cette région ».
L’autre grand défi des techniques sans tranchée se place au niveau social. La gestion des hommes peut poser quelques soucis puisque la rapidité des travaux effectués en TST rendrait compliquée l’optimisation du temps d’occupation des personnels, amenés à bouger plus fréquemment sur des chantiers de plus courte durée. Sur ce point, Sylvain Gendry le confirme car il est parfois confronté à une résistance pour la technique de l’éclatement : « Nous devons passer par des entreprises partenaires qui sont souvent frileuses, par rapport à leurs employés qui, face à une technique beaucoup plus rapide qu’un remplacement en tranchée, peuvent se retrouver trop rapidement sans activité continue. Quand la situation économique est florissante, ce n’est pas un souci. Mais en ce moment, c’est problématique ».
Patrice Dupont, le président de la FSTT (France sans tranchée technologie, en quelque sorte, la voix de la profession), reconnaît également que les entreprises traînent des pieds pour passer en partie aux TST : « On peut sans doute parler de conservatisme français, avec la tentation de « faire comme avant ». C’est vrai chez les clients, les maîtres d’ouvrage mais aussi chez les maîtres d’œuvre ». Il serait toutefois injuste de faire une généralité puisque certaines entreprises, certains groupes sont très impliqués dans le développement de ces techniques.

Les maîtres d’œuvre dépassés

Le problème ne vient pas seulement des entreprises. Les maîtres d’œuvre ont aussi leur responsabilité dans le retard hexagonal. La règle qui prévaut veut que les bureaux d’études soient payés au pourcentage du montant des travaux. Dans ces conditions, quel bureau d’études irait conseiller des techniques rapides et moins coûteuses ? Et comme ils ne sont pas formés à ces solutions, lorsqu’on leur demande de répondre à des appels d’offres, ils le font de façon la plus simple qu’il soit, c’est-à-dire générique, rapidement, presque traditionnellement. Mal informés, non formés, les ingénieurs eux-mêmes sont perdus. Jack Butterworth, président de Lynx et agent LMR, se souvient d’un appel d’un bureau d’études : « Il venait me demander à moi, une entreprise, l’angle d’attaque qu’il fallait utiliser dans un cas précis pour une étude en cours… Le maître d’œuvre qui demande la marche à suivre à l’entreprise, c’est le monde à l’envers ! » Actuellement, seuls quelques rares bureaux spécialistes comme Forexi par exemple, sont capables de monter un projet de travaux sans tranchée.

Un manque industriel

Il n’est donc pas étonnant que les TST dans notre pays n’arrivent pas à passer les 5 % de PDM, très loin derrière l’Allemagne (environ 40 %), les pays Scandinaves, le Royaume-Uni, ou encore la Suisse. L’Italie et l’Espagne sont également plus en avance que nous. L’Allemagne est clairement l’exemple à suivre, mais sa situation est peut-être plus aisée du fait d’une forte présence d’industriels des TST. Avec des groupes comme Herrencknecht ou Tracto Technik avec Prime Drilling ou même Terra du côté Suisse Alémanique, la profession a su se faire entendre, épaulée par les pouvoirs publics. « À l’international, quand les Allemands participent à des salons, ils sont sur des pavillons germaniques pilotés par leur ministère de tutelle. En France, le ministère de l’équipement est aux abonnés absents pour soutenir la filière », déplore Patrice Dupont. Aux USA, avec Ditch Witch ou encore Vermeer, la puissance de frappe industrielle est également un atout.

Un choix TST à minima

Finalement, même lorsque le choix se porte sur les TST, c’est insatisfaisant. Et ce n’est pas un seul maillon de la chaîne de décision qui pêche mais bien l’ensemble des acteurs qui est en cause. « En France, les grands donneurs d’ordres ne veulent souvent acheter que du global et forfaitaire avec une totale responsabilité retransmise aux entreprises. Par exemple, ils ne veulent passavoir comment sera posé un réseau sous une rivière … ils veulent juste la traverser. Ils ne cherchent pas à s’impliquer. Dans les autres pays, si le donneur d’ordres veut franchir un obstacle naturel, il passe le marché global mais avec des études complémentaires, et prend un bureau d’études adapté avec qui il va définir la méthodologie adaptée puis le cahier des charges en rapport avec la difficulté du forage », nous explique Sylvain Gendry.
Le maillon intermédiaire, le maître d’œuvre, doit donc se plier à la volonté d’achat d’une prestation globale sans forcément chercher de l’alternatif ni à optimiser. Il s’adapte à la demande basique du maître d’ouvrage. Le dernier maillon, c’est l’entreprise qui doit composer avec cette demande forfaitaire avec garantie de résultat. « Notre métier ne peut pas évoluer car on ne le tire pas vers le haut. Il y a un manque d’objectif commun pour faire aboutir le meilleur projet possible. Si une difficulté ou un problème technique surviennent sur le chantier, l’entreprise doit se débrouiller seule. Ailleurs, elle en fait part au maître d’œuvre qui va l’épauler pour la réussite de tous », déplore Sylvain Gendry.

Un manque de solidarité

En plus d’avoir une industrie assez faible par rapport à nos voisins, les entreprises n’arrivent que difficilement à se mettre en ordre de marche. Fabrice Lavaud regrette que la profession ne soit pas regroupée « Un syndicat pourrait aller faire du lobbying fort auprès des maires et autres acteurs d’Etat. Ils sont décideurs sur de nombreux projets et seraient sans doute plus enclins àpréconiser une technique sans tranchée, plus douce pour leurs administrés. Mais encore faudrait-il qu’ils en aient seulement connaissance ! »
Quant à Sylvain Gendry, il déplore une profession qui n’arrive pas à s’organiser : « Nous ne partageons pas assez nos difficultés, nos expériences. Chacun garde ses avancées technologiques. Ce n’est pas le cas des autres pays. Il y a là un manque de solidarité ». Peut-être que la nouvelle génération de foreurs fera bouger les lignes de ce côté-là pour faire avancer toute la profession d’un seul pas. « Il faut que l’on arrête de courber l’échine devant certains maîtres d’ouvrage » poursuit-il. Si Sylvain Gendry est passionné quand il met le doigt sur un point gênant, c’est sans doute parce qu’il est par ailleurs fortement impliqué, notamment au sein de la FSTT où il coanime des ateliers dans le but de faire des TST, une alternative connue de tous. La fédération organise également des journées techniques d’information dans toute la France, un salon professionnel, VST (Ville Sans Tranchée) tous les 2 ans, et des sessions de formation.

La formation est-elle la clé ?

Pour la FSTT, la formation est devenue une arme de communication redoutable. D’ailleurs, Patrice Dupont, ne s’en cache pas : « C’est un aspect important puisqu’elle permet de mettre en avant nos techniques et de les faire connaître. Cela peut aider à recycler les opérateurs classiques en opérateurs TST. » La fédération, au travers de son atelier « travaux neufs », est en train de formaliser un CQP pour que les entreprises françaises soient sur un pied d’égalité face à leurs rivales européennes. Une action très utile puisque les donneurs d’ordres pourront commencer sérieusement à imposer un certificat de qualification sur les chantiers.
La situation des TST, on vient de le voir, est difficile. Le principal problème reste celui de la méconnaissance, un tort pour la profession. Ceux qui pourraient recommander, voir imposer ces techniques, ne les connaissent tout simplement pas. Ou alors, ils les connaissent mal et ne veulent pas s’y risquer. Il est compliqué de faire bouger les choses surtout quand la profession peine à se serrer les coudes.
Y a-t-il des raisons d’espérer ? Bien sûr ! Le déploiement de la fibre optique qui devrait accroître les affaires en TST, les ventes de machines en hausse, l’inéluctable renouvellement des canalisations d’eau potable (aujourd’hui à l’agonie) qui devrait faire massivement appel à ces techniques ou encore, les grandes agglomérations et maîtres d’ouvrage de plus en plus séduits par ces techniques discrètes, moins onéreuses et plus rapides, sont autant d’éléments qui devraient faire décoller les TST en France. Quant à la FSTT, elle devient plus ambitieuse et ses ateliers de travail portent une voix de plus en plus entendue par les maîtres d’ouvrage. Mais le combat s’annonce rude.

Les techniques sans tranchée

Pour construire ou réhabiliter un réseau sans ouvrir en surface, les techniques varient. En travaux neufs, la plus emblématique est sans doute le forage dirigé qui, comme son nom l’indique, permet de diriger la tête de forage dans le sol au fur et à mesure de l’avancement afin d’atteindre un point précis en évitant des obstacles. Un passage sous route ou sous cours d’eau est alors un jeu d’enfant. En forage horizontal, on trouve le pousse tube et le forage tarrière qui, quoique d’apparence plus frustre, donnent des résultats spectaculaires et évitent les éventuels mouvements de terrain. Quant à la fusée, elle se fraie un chemin d’une fouille à une autre. L’autre grande star des techniques sans tranchée en travaux neufs, c’est le microtunnelier. Capable aujourd’hui d’étonnantes performances en courbe et en pente, il fonctionne comme un tunnelier dont les commandes sont déportées en surface.
Les TST, ce sont aussi des techniques de réhabilitation. L’éclatement permet, à l’aide d’un couteau et d’un cône, tirés par un treuil via un regard de voirie, d’éclater une vieille canalisation, de la tasser dans le terrain et de tirer à sa place une canalisation en PEHD toute neuve. Le tubage fonctionne sur le même principe de canalisation dans la canalisation mais cette fois, sans détruire l’ancienne. La légère perte de diamètre est compensée par le gain hydraulique. On trouve aussi le chemisage qui fait appel à une gaine imprégnée de résine qui est plaquée sur les parois de la canalisation fatiguée. À l’aide de robots, elle est durcie aux UV ou à la chaleur et devient suffisamment solide pour être structurante. Ces robots sont les mêmes que ceux utilisés pour faire de l’inspection, du fraisage de racines, des reprises de branchement, de l’étanchéification de branchements, etc.

Les atouts du « sans tranchée »

L’avantage le plus évident des travaux sans tranchée est l’absence… de tranchée ! Cela sonne comme une lapalissade, mais les bénéfices ne sont pas négligeables : gains de temps, de sécurité, de matériaux, de place, etc. Sans oublier le bien-être des riverains : adieu poussières, galères routières, vibrations des piqueurs ou des compacteurs et cheminements hasardeux. Et au niveau environnemental, là encore, ces travaux sont une aubaine : fini la ronde des camions et des nombreux engins, la mise en décharge des terres et l’utilisation de granulats calibrés. C’en est également fini de la circulation des nombreuses machines et de consommation en carburant, sans parler du respect de la structure du sol ou de l’aspect inesthétique des « rustines » de bitume recouvrant une tranchée sur une route.